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Avec Franca Rame

LDL – J’en ai déjà un peu parlé avec Dario, est-ce que vous pouvez me parler de votre usage du micro ?

FR – Oui, on l’utilise forcément, d’abord parce que nous avons fait énormément de palais des sports, donc 10 000, 15 000, 20 000 personnes, nous avons fait un spectacle pour une fête de l’Unità avec 80 000 personnes. Et dans les théâtres normaux aussi, il y a beaucoup de compagnies qui l’utilisent, après qu’on l’a utilisé nous aussi, mais ils le gardent tout bas. Tant qu’il y a cinq personnes qui parlent, ça va, mais quand on est seul à parler pendant deux heures et demie, le micro est un support exceptionnel. Et puis, par exemple, ça permet de faire des tons très subtils, des soupirs, dans Lo stupro, par exemple, dans les morceaux dramatiques, Medea, Maria alla croce, ce sont des morceaux pour lesquels le micro est important.

LDL – Donc, c’est né comme une exigence technique, et puis vous l’avez conservé.

FR – Oui, parce qu’on peut jouer beaucoup plus avec la voix. Et puis parce que ça épargne de la fatigue. D’après moi, on perd beaucoup avec la voix sans micro, même dans un petit théâtre – à part qu’on ne joue jamais dans de petits théâtres. À part Bibiena à Mantoue, on fait toujours des théâtres avec un minimum de 1 000, 1 200, 2 000 places, et donc sur scène on devient tout petit. C’est pour ça que pour beaucoup de spectacles nous avons toujours des écrans. Pour le visage, parce qu’avec la télévision, on est habitué aux premiers plans.

LDL – Ah, donc c’est aussi en fonction de l’habitude que le public a de la télévision ?

FR – Non, mais le monde a changé, on avance. Si ces moyens existent… Il y a trente ans c’était impensables d’avoir deux écrans, de projeter les photos, les dessins, par exemple dans le Boccaccio qu’on fait maintenant à Florence, pour Leonardo, c’était impensable. Si tu réfléchis à ce que ça veut dire, pour le public, écouter des leçons magnifiques et voir les dessins qu’on t’explique, la progression, c’est formidable !

LDL – Oui, mais ce sont deux choses différentes : projeter les images dont on parle et projeter l’acteur lui-même.

FR – Oui, il est projeté lui aussi. On a d’abord l’image, et puis quand l’image disparaît on voit la tête de Dario.

LDL – Mais on ne perd pas le fait d’avoir un acteur vivant ? Il est là, vivant, mais on regarde l’écran.

FR – On l’a vivant, on regarde le vivant et on regarde l’écran. Moi, ça ne me dérange pas, parce que, je te le répète, on est habitué aux premiers plans à la télévision. Toi, ça te dérange ?

LDL (embarras : n’ose pas dire oui) – Ça dépend de la manière dont c’est fait. L’an dernier, j’ai vu à Paris le spectacle de Saviano, la caméra le filmait par en-dessous, sur l’écran ça lui faisait un menton à la Mussolini.

FR – Je ne sais pas, je l’ai vu aussi, ce spectacle. Saviano, la dernière fois que je l’ai vu, c’était chez Fazio, et il n’y avait pas ça. Je le trouve très fort, Saviano, il a une de ces caboches, une caboche de vieux, c’est-à-dire de quelqu’un qui aurait lu pendant cent cinquante ans. Il est venu me voir au Sénat, il a laissé son escorte en bas, lui, tout petit, tout jeune, humble, un garçon formidable. […]

Moi, je suis habituée à Dario, qui est la personne la plus modeste du monde. Par exemple, il me sort « Tu sais, je suis content, il y a un article qui est sorti dans La Repubblica ! » Je lui dis « Mais tu as eu le prix Nobel ! – Ah oui, mais de temps en temps je l’oublie ». Et c’est vrai ! C’est vraiment quelqu’un d’heureux, alors que moi je fais tout le temps la tête. Je porte le poids de la vie : tu sais, je l’ai déjà dit quelque part, Dario est un monument désormais, moi je suis son piédestal. Comme la statue de la Liberté. Parce que le travail que j’ai fait avec mon mari est vraiment énorme.

Laetitia Dumont-Lewi
Laetitia Dumont-Lewi

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Laetitia Dumont-Lewi (8 février 2021). Avec Franca Rame. Recherches sur Dario Fo et Franca Rame. Consulté le 11 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/ngwh


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