Avec Franca Rame
LDL – Pouvez-vous m’en dire plus sur la différence de technique entre faire rire et faire pleurer, puisque vous savez faire pleurer aussi ?
FR – Oui, je suis une actrice comique et dramatique. Il faut comprendre que je suis née au théâtre. Donc c’est comme un charcutier, quand il coupe son jambon, il ne se dit pas « Oh, je suis en train de couper du jambon », non : il coupe le jambon. Je ne sais pas comment dire : le fait qu’un acteur soit… c’est peut-être de la présomption de le dire, mais je ne sais pas comment faire, le fait d’être complet, c’est quelque chose de positif, ne pas avoir de rôle fixe, et donc si dans une même soirée je te fais pleurer et je te fais rire, tu rentres chez toi content !
LDL – C’est ce que vous cherchez, que les gens rentrent chez eux contents d’avoir ri et d’avoir pleuré ?
FR – Non, que les gens rentrent chez eux en pensant. Le rire, toujours, disait Molière, ouvre tout grand la bouche, mais aussi le cerveau en même temps, et dans le cerveau entrent les clous de la raison, c’était la fin de Tutta casa letto e chiesa : « Je souhaite que ce soir vous repartiez avec la tête pleine de clous ». C’est important, notre théâtre n’a jamais été un théâtre seulement de divertissement. Même dans les farces des tout premiers textes, ou même dans Il dito nell’occhio. Là, le théâtre politique, c’est ça : c’est politique, social, ça critique la bourgeoisie, on fait rire, on met dans l’embarras. Sesso ? grazie tanto per gradire, c’est un texte qui me fait peur, de temps en temps je le reprends, parce qu’on me le demande, à l’université, etc., et c’est vraiment un texte fou. Enfin, il y a une implication, de la part des gens, des femmes, des hommes, parce que je parlais de tout. Dario disait « Mais tu ne peux pas aller parler sur scène d’utérus ! – Comment ça ? Laisse-moi voir, laisse-moi essayer » La prostate, les troubles de la prostate chez les hommes, le sexe de la femme, avec tous ses muscles internes, si tu y penses, ça ne date pas d’aujourd’hui, j’ai l’impression que c’était il y a cent ans. C’était un texte formidable, les gens rentraient vraiment chez eux avec des informations. Tu ne peux pas savoir combien de femmes m’ont écrit, m’ont téléphoné. Lo stupro est à part, là aussi, dans les premiers temps, il y avait des filles qui s’évanouissaient dans la salle, parce qu’elles avaient eu une histoire semblable et qu’elles n’en avaient parlé à personne, et là tout remontait à la surface. Notre théâtre est vraiment un théâtre d’information, de connaissance, de croissance, mais sans être présomptueuse, je pense que tu dois être d’accord toi aussi.
LDL – Oui oui, bien sûr. Donc pour Sesso, Dario disait que vous ne pouviez pas parler de tout ?
FR – Oui. C’est incroyable, parce que c’est un homme ouvert, avancé, intelligent, tu sais qu’en Angleterre il a été classé parmi les 100 génies du monde ?
LDL – Oui, j’ai vu.
FR – C’est un truc de fous, moi quand j’ai su ça j’ai dit « Je ne dors plus dans le même lit que toi, je remue la queue à côté du lit comme un petit chien ». C’est vraiment fou. Et lui, il est prude, je ne sais pas pourquoi, et il pensait que c’était vulgaire, des termes aussi intimes. Et en réalité les gens suivent. Ça dépend toujours de la façon d’utiliser les choses, des intentions qu’on a. Quand je suis dans des choses comiques, comme Una donna sola, je plaisante, mais quand j’entre dans un personnage qui explique, parce que là c’est vraiment une leçon sur le sexe, de toute façon, moi, naturellement, je ne suis pas vulgaire. J’ai vu des choses qui ont été faites ici et là dans le monde entier par d’autres actrices… Il y en a une, aux Etats-Unis, qui a fait Tutta casa letto e chiesa, et ça a été un fiasco. Elle est venue en Italie avant de faire le spectacle, et ça a été très embarrassant. Nous avions un assistant qui parlait très bien anglais, il est monté chez nous et il a dit « Écoute, il y a une actrice américaine qui est venue pour faire ta connaissance ». Bon, je m’habille et je descends. Et je me trouve devant une femme d’environ 40, 45, peut-être même 50 ans, qui avait une apparence plus que normale, une femme au foyer, elle n’avait pas l’air de ce qu’elle était, une actrice américaine importante, une bonne actrice même. Elle est restée avec moi un mois, elle voulait que je fasse la mise en scène, mais moi j’étais en très mauvaise santé, et je lui ai dit « Écoute, je ne peux pas ; je te donne la possibilité de comprendre les choses à fond, je t’aide à répéter, mais je ne peux pas venir aux Etats-Unis ». J’ai vraiment travaillé avec elle pendant un mois. Et puis elle est partie avec ma bénédiction, elle a fait le spectacle… un four. Merde, comment ça se fait ? Je ne me rendais pas compte. Alors j’ai demandé qu’on m’envoie la vidéo, et j’ai compris qu’elle n’avait pas compris. Par exemple, elle faisait Il risveglio, et à un moment elle se déshabillait, et qu’est-ce qu’elle avait sous ses vêtements ? Un corset, avec des baleines ! Je lui ai dit « Pardon, mais pourquoi est-ce que tu as mis ça ? – Ben, parce que les ouvrières, en Italie, portent toutes un corset ! – Les grosses portent un corset ! Et les grandes dames aussi ! Mais ce n’est pas obligatoire ! » Pour Medea elle était habillée tout en noir, et pour ça moi aussi je suis habillée en noir, mais derrière elle, avait fait des décors, tu sais, quand on veut faire la mer, au théâtre, tu vois, toutes les vagues ? Voilà, elle avait fait comme ça avec des yeux énormes, tout blancs, l’œil et la pupille. Et ces trucs bougeaient comme ça, c’était renversant, à se demander Mais pourquoi ? Tu distrais de ce que tu es en train de dire ! Moi Medea je la faisais avec un praticable et la scène vide, je la fais encore, je la fais là où ça se présente. Parce qu’ils ne se rendent pas compte que quand on a fait un spectacle autant de fois… Tutta casa letto e chiesa, j’ai dû le jouer, je ne sais pas, 3000, 4000 fois, un nombre énorme de représentations : on te donne le texte, et tout ce qu’on pouvait tirer de ce texte nous l’avons déjà tiré, parce que tu penses, avec toutes ces représentations ! Si tu regardes la première version de Tutta casa letto e chiesa et la dernière que j’ai jouée, c’est un autre texte, parce qu’il y a les improvisations… Et donc, quelle déception, je ne comprends pas.
Il y a un autre couple qui est venu ici, le metteur en scène et la fille, et ils devaient faire Il risveglio. Je parle un peu, et puis elle me fait : « Mais moi, pendant tout ce temps, parce que ça dure environ 17 minutes, à genoux… » Je dis « Pourquoi à genoux ? – Oui, le metteur en scène veut que je le fasse à genoux. » J’ai dit au metteur en scène « Pardon, mais vous pouvez m’expliquer ? – Parce que la femme est opprimée. – Écoutez, soit vous la laissez debout, soit je retire l’autorisation. » On rencontre de ces fous ! Cette pauvre fille ! « Vous le faites debout, sinon je ne donne pas l’autorisation. » Une folie !
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Laetitia Dumont-Lewi (8 février 2021). Avec Franca Rame. Recherches sur Dario Fo et Franca Rame. Consulté le 10 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/ngwh
