Avec Dario Fo
LDL – Parlons du type de communication que vous souhaitez établir avec le public durant la représentation. Attendez-vous quelque chose du public, pensez-vous que le public attend quelque chose de vous ? Quel type de rôle vous donnez-vous en tant qu’acteur, un rôle pédagogique, politique ?
DF – On peut prendre un exemple clair : Morte accidentale di un anarchico. Je connaissais bien l’histoire, tout ce qui s’était passé, parce que ça s’est passé en bas de chez moi. D’ailleurs mon fils avait été arrêté, parce qu’il distribuait des tracts pour les anarchistes. Un garçon de 14 ans, les anarchistes lui ont demandé de distribuer, ils savaient que c’était notre fils. Et ils ont arrêté Jacopo un ou deux jours avant l’attentat, je suis allé le chercher à la préfecture de police et je me suis même énervé. Ils étaient assez perplexes parce qu’ils savaient que j’étais un homme de gauche, que je pouvais leur faire des ennuis, etc. Et puis les faits sont advenus quelques jours plus tard. J’ai suivi ça pas à pas. Nous avions une organisation de soutien qui nous aidait à sauver les gens, les étudiants, les ouvriers qu’on mettait en prison chaque jour à cette époque, lors de manifestations, d’occupations d’usines. L’organisation s’appelait Soccorso Rosso et avait été fondée et dirigée par Franca. On avait ce groupe d’avocats très forts qui s’en occupaient. Quand l’affaire s’est produite, ils sont entrés à pieds joints dans la dénonciation de l’assassinat, du rapport qu’il y avait entre police et criminalité organisée, etc., sur qui avait vraiment organisé tout cela, posé les bombes, etc. Et donc j’ai tout bien suivi, tous les détails, les interventions, les procès-farces, et j’avais besoin de raconter cette histoire, mais de façon différente, de façon théâtrale surtout, avec la synthèse d’un paradoxe.
Voici ce qui m’est arrivé. J’étais à la mer, c’était à peu près à cette période de l’année, tout était en ébullition. C’était hors saison, il n’y avait pas encore de monde, le mois de mai, et je rencontre un fou – je l’ai su après, qu’il était fou. Il me fait une fête terrible, il me connaît, il venait de sortir de l’asile de Forlì où j’avais fait des spectacles, et il se souvenait de moi. Il me dit « J’ai quelque chose dans le cerveau qui débloque, mais en vérité, j’aime cette condition de fou, j’aime qu’on me prenne pour fou. Tout d’abord parce que je peux faire tout ce que je veux, quand on m’arrête j’ai le laisser-passer du fou, le cachet de l’asile. Ils téléphonent au directeur, il dit “Laisse-le, c’est un benêt, il fait les choses sans méchanceté” ». Pour vivre, il faisait semblant d’être quelqu’un, il jouait le rôle d’un professeur, d’un médecin, il se déguisait. Quand on l’attrapait – parce qu’il faisait aussi le mariole, il se faisait payer, pas beaucoup, mais pour des consultations. Il allait dans les églises, il savait un peu de latin, et il était tellement habile qu’il parvenait à se faire donner de l’argent, etc. Son rêve, c’était de faire le juge. J’ai eu vraiment de la chance de trouver ce personnage. Je l’ai fait entrer dans la fable : un fou qui se fait passer pour juge, il tient le procès dans ses mains, et en fou il fait un procès à la police, à ces criminels. Et il les retourne, ne serait-ce que parce que sa méthode n’est pas celle du juge, il utilise des méthodes qui sont presque de la familiarité, il se rend sympathique, il arrive presque au point où il les défend, il les comprend, et puis d’un coup, PAF. Et il continue à se déguiser, à un moment il se déguise même en policier spécial des corps spéciaux, de l’espionnage, etc. Et à quoi lui sert ce transformisme ? À raconter l’histoire. C’est comme ça qu’on peut raconter à des gens qui ne savent rien, ou qui savent par ouï-dire. Les gens sont paresseux, c’est difficile de les informer, ils vous échappent, ils s’ennuient tout de suite. Mais en prenant position d’une manière absurde comme ça, paradoxale, on dit « mais c’est vrai ça ! mais bon dieu c’est juste, ce fou me raconte une histoire vraie, en fin de compte ».
Voilà l’une des méthodes que j’emploie. C’est-à-dire envoyer promener la situation de la logique et trouver une autre logique, plus profonde, celle du grotesque, du paradoxe, de l’absurde.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Laetitia Dumont-Lewi (8 février 2021). Avec Dario Fo. Recherches sur Dario Fo et Franca Rame. Consulté le 11 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/ngwg
