Avec Dario Fo
LDL – J’aimerais qu’on parle de votre rapport avec le public.
DF – Très bien, allons-y.
LDL –En partant peut-être du rapport matériel pendant le spectacle. Pouvez-vous me parler de comment vous choisissez la disposition du public dans la salle ?
DF – Quand j’ai commencé à faire du théâtre, je suis entré dans une compagnie, disons, à la limite de l’avanspettacolo, qui faisait de la revue, mais l’été. L’été, à Milan, les théâtres étaient fermés et il y avait des compagnies qui se risquaient à faire du théâtre pour le public qui était resté. Donc nous avions un public, avant tout, simple, populaire. Le public était enthousiaste de ces spectacles qu’on faisait, où c’étaient surtout des jeunes qui jouaient. Disons que ce n’était pas des comiques, des acteurs ou des soubrettes arrivés, mais c’était tout ce qu’on considère normalement comme du rebut, du second choix.
Mais il y avait des groupes qui avaient déjà eu des contacts avec le grand théâtre, par exemple le Piccolo Teatro de Milan. J’ai commencé avec des acteurs qui venaient du Piccolo Teatro et qui avaient même eu un succès particulier dans les spectacles radiophoniques. Il y avait des spectacles qui étaient faits en séquences en insérant des personnages différents, un qui fait la satire du sport, par exemple puis ceux qui faisaient de la satire de la condition politique, etc. Et c’est de ce drôle de monde que sont sortis beaucoup d’acteurs nouveaux, une façon différente de concevoir le théâtre, en groupe. Il n’y avait pas un comédien unique qui tient toute la compagnie et l’organisation. C’est comme ça qu’on faisait du théâtre de revue. Je ne sais pas s’il y avait quelque chose de semblable en France. J’ai été en France très tôt, je me souviens que j’ai vu De Funès, qui alors était jeune, il ne devait pas avoir plus de 25-30 ans. Il était dans une compagnie qui jouait Ah les belles bacchantes. Je me souviens que j’y ai vu une belle rupture très importante pour moi et pour les gens de mon groupe. Parce qu’on cassait des canons, je me souviens que dans ce cas, lui, le personnage principal, était un policier qui avait la possibilité d’avoir des contacts avec tous ces personnages de la revue qui venaient sur scène, faisaient leur numéro, et il les interrompait, il les envoyait balader. Je me souviens qu’il y avait une fille qui faisait un strip-tease en faisant bien attention de mettre en ordre tout ce qu’elle enlevait, elle le pliait, le rangeait, elle cirait un peu ses chaussures, etc. Et en se penchant, bien sûr elle montrait son derrière, ses seins vus de côté, et puis elle devait prendre un objet qu’elle avait perdu, elle se tordait complètement, bref c’était très drôle, cette façon d’envoyer balader les conventions.
Quand j’ai vu De Funès au théâtre, ce qui était formidable, c’étaient les acteurs qui faisaient des petits rôles, et de très belles femmes, mais qui jouaient, qui ne faisaient pas que dire les banalités habituelles ou chanter. Je m’étais particulièrement intéressé au théâtre expressionniste du cabaret allemand. Toller, etc. Et ça aussi, ça m’a servi. Et puis j’ai compris une partie de notre tradition, qui se trouvait aussi dans ces petites revues, grandes, moyennes, il y avait des grands comiques du passé. Mais surtout je suis arrivé à la farce populaire. Qui était d’ailleurs la fille du théâtre de la Commedia dell’arte. Quand j’ai débuté au théâtre, la première personne qui m’a vraiment donné de bons conseils, c’est Franca, parce que c’était une enfant de la balle, elle était née au théâtre. C’est elle surtout qui m’a fait comprendre ce que signifie théâtre d’improvisation. Voilà le lien avec ce que tu me demandais tout à l’heure, sur la relation avec le public. Notre manière de de construire une relation avec les gens, nous l’avions apprise au théâtre d’avanspettacolo, où on s’interrompait, on dialoguait avec le public, on prenait des personnages et on faisait comme s’ils étaient dans le public, pour faire de la provocation.
Et puis nous avons fini par nous rendre compte qu’au théâtre, les gens étaient divisés en niveaux verticaux, c’est-à-dire qu’il y avait un public des premiers rangs, un public à l’aise, et puis un public populaire. Le public des premiers rangs produisait une sorte de blocage, c’était comme une digue qui ne nous permettait pas d’aller jusqu’au fond. On cherchait à passer outre, en faisant des provocations ou en jouant des morceaux complètement différents de ceux auxquels on était habitué. Et petit à petit, nous avons réussi à faire avancer ceux du second rang et surtout ceux du troisième. Et puis il y a eu un moment où nous avons eu beaucoup de succès, et alors nous avons fait envahir le théâtre par les jeunes, par les gens simples, nous les faisions monter sur scène, on détruisait la fermeture, ce quatrième mur, de façon à ce que le public soit ici, soit là, soit assis, soit dans les coulisses. Ça a déterminé un renouvellement vraiment structurel, physique, du rapport avec le public, avec les gens.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Laetitia Dumont-Lewi (8 février 2021). Avec Dario Fo. Recherches sur Dario Fo et Franca Rame. Consulté le 11 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/ngwg
