Avec Dario Fo
LDL – Mais ça marche, les gens votent pour lui, ses électeurs rient quand même.
DF – Oui bon, il a réussi à les rendre gagas non seulement avec sa présence, mais avec toute la machine, c’est-à-dire quatre télévisions. L’information, les promesses, les adulations, le « tout va très bien, etc. etc. », le fait de favoriser les voleurs, les escrocs, ceux qui ne paient pas leurs impôts, voilà pourquoi il a donné la possibilité de frauder le fisc à des milliers de personnes, pour des milliards ! Et puis toutes ses promesses, ses balivernes… Parce qu’au début ça paraissait vrai, de dire « Je viens ici, je signe un contrat avec tous ceux qui viendront, c’est-à-dire les citoyens, je ferai ça, ça et ça, je le signe et si je n’arrive pas à faire ça avant les jours fixés, etc. » C’est un bateleur ! Le vrai sens du bateleur, c’est un vendeur ambulant. Mais quand les gens s’en sont aperçus, ils ont commencé à comprendre que c’était du mensonge. Voilà ce qui se passe : tout d’un coup badaboum, ça s’écroule. Tu vas voir, il n’y aura pas de reprise cette fois-ci. Parce que désormais l’éboulement progresse, on a secoué tout le terreau, et ça glisse sans s’arrêter.
LDL – Donc, d’après vous, dans l‘ensemble du personnage Berlusconi, le fait de faire rire n’est pas une chose en plus dans la conviction des gens qui le rendrait sympathique ?
DF – Ça dépend toujours de qui te fait rire et de ce qui te fait rire, qui tu fais rire. Pourquoi est-ce que les jeunes n’arrivent pas à rire devant ses histoires drôles ? Elles sont vieilles, elle sont moisies, sans invention. Elle n’ont pas de magie. Raconter des histoires drôles, ça fait partie de son origine de vendeur. C’est quelqu’un qui, entre un éclat de rire et un autre, ou une main aux fesses de Madame, arrive à vendre une maison. Peut-être même qu’il était bon, il arrive à vendre… Et puis à corrompre : c’est un corrupteur incroyable. Mais maintenant les gens ont compris que même sur le plan sexuel, il a été opéré à la prostate : son sexe ne marche plus ! Pour que ça marche (voilà la trivialité de la situation), il doit actionner une petite pompe. Et alors toute cette fiction, ce besoin de faire croire que c’est une force de la nature, que c’est un, comment dites-vous en français, un « enterreur de femmes » ?
LDL – Un tombeur.
DF –Tombeur de femmes ! Voilà. Ce n’est pas vrai ! Il le fait parce qu’il doit bâtir le personnage. Il perd sa crédibilité. Il n’a pas le tempo. C’est un bru-bru, comme on dit en Lombardie. Très beau terme…
LDL – Je ne le connaissais pas.
DF – Mais il est français aussi !
LDL – Brou-brou ?
DF – Oui. Mon père, qui était parti travailler en France, dit « Ma… Il est un brou-brou ! » Ça doit être un mot du Sud.
Quelle heure est-il ?
LDL – Une heure dix.
À la fin de l’entretien, j’ai été retenue à déjeuner.
[1] Giuliano Pisapia a été élu maire de Milan deux jours après cet entretien.
[2] La veille, un grand meeting était organisé Piazza Duomo, perturbé par un terrible orage de grêle.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Laetitia Dumont-Lewi (8 février 2021). Avec Dario Fo. Recherches sur Dario Fo et Franca Rame. Consulté le 11 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/ngwg
