Avec Dario Fo
LDL – Franca et vous citez souvent une phrase de Molière (enfin, de Molière, c’est vous qui dites), « le rire fait ouvrir le cerveau tout grand ». Mais je me demandais : vous n’avez été pas dérangés à l’arrivée de Berlusconi, étant donné qu’il fait rire lui aussi, mais en refermant le cerveau des gens ?
DF – Quand c’est lui qui intervient dans les grandes réunions internationales, tous les autres débranchent l’écoute de la traduction ! Ça prouve la considération dont il jouit auprès de ses pairs ! Ce que je veux dire, c’est que ses histoires drôles sont vraiment des histoires de bateleur. Qu’est-ce que tu entends par bateleur, exactement?
LDL – C’est un de ces nombreux termes, comme giullare, « jongleur », qui pouvaient signifier un tas de choses : bonimenteur…
DF – Giullare vient du terme ciullare. C’est comme le terme fottere, « foutre », des Romains, c’est-à-dire « faire l’amour avec grande joie ». Ça existe en sicilien (Ciullo d’Alcamo) et aussi en lombard (ciulà, ciul).
Berlusconi s’appuie sur des histoires presque toujours obscènes et gratuites, sans aucune intuition, aucune envie d’enseigner, d’indiquer un comportement. Mais la chose la plus horrible, c’est qu’elles sont toujours racistes : on a toujours les trois types, dont l’un est l’imbécile et les deux autres sont les sages, etc. Et puis il cherche à faire passer des histoires drôles qui ont été faites pour se moquer de lui. Il en raconte une, par exemple, avec trois personnages très importants, le pape, Obama et Berlusconi, qui sont dans un avion, et il y a un enfant aussi : à un certain moment l’avion est en train de tomber à pic, le pilote a eu un malaise, et il est mort. Mais il y a un des présents, un enfant, qui dit « Regardez, il y a des parachutes ! » Et un autre dit : « Mais misère ! Il y en a un, deux, trois, que trois, et les autres… » Le pape dit : « Mon enfant, vas-y le premier, pour l’amour du ciel ! », et l’enfant répond « Non non non, tu es la voix de l’humanité, tu as un rapport avec Dieu ». Mais soudain Berlusconi dit « Je me sauve », il prend son parachute, il l’enfile et il se jette. « Merci ! ». Obama dit « Bon, j’ai le problème de l’Amérique, j’ai l’humanité entre mes mains, ça vous dérange si je sauve ma peau ? » Et le pape dit « Oui oui, c’est juste », et il met le petit sac à dos et il s’en va. Et puis quand ils restent seuls, l’enfant dit au pape : « Eh bien, nous sommes sauvés ! Nous pouvons en utiliser un chacun ! » Et le pape : « Mais comment ça se fait ? Ils étaient trois, comment ça se fait qu’il y en a un chacun ? Avec quoi se sont-ils jetés ? » Et l’enfant lui dit « Berlusconi s’est jeté avec mon sac à dos ! »
Et lui la raconte, et ça ne marche pas ! Parce que le personnage dont on se moque parle de lui-même en disant qu’il est un imbécile, ça ne marche pas. C’est un dilettante. À moins que ce ne soit un personnage qui joue le rôle de l’imbécile et qui cependant n’en est pas un, tu comprends ? Mais lui, dans ce cas, il passe vraiment pour un imbécile. Égoïste et imbécile. Du coup ça ne marche pas si on la raconte comme ça.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Laetitia Dumont-Lewi (8 février 2021). Avec Dario Fo. Recherches sur Dario Fo et Franca Rame. Consulté le 13 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/ngwg
